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Interview de Emmanuelle Piquet

Article: Interview de Emmanuelle Piquet

collège

Interview de Emmanuelle Piquet

Aux origines de No Way, Bully!...

un défi un peu fou !

 

Chez TOPLA, la question du harcèlement scolaire nous habitait depuis longtemps : comment aider concrètement les enfants, les familles et les enseignants à comprendre ce phénomène et à y faire face ?

Pour y répondre, nous voulions nous entourer de la personne la plus juste sur le sujet. Maître de conférences en psychologie, thérapeute systémicienne, fondatrice des centres À 180 degrés, Emmanuelle Piquet accompagne depuis 2008 des enfants et des adolescents en souffrance à l'école.

Sa lucidité sur les mécanismes du harcèlement, l'intelligence de son approche inspirée de l'école de Palo Alto et sa conviction qu'un enfant peut reprendre le pouvoir sur la situation en ont fait une référence.

Pour nous, c'était une évidence : c'était elle.

Nous lui avons donc proposé un défi un peu fou : construire ensemble un jeu contre le harcèlement scolaire. Elle a accepté de le relever.

Emmanuelle Piquet a apporté son expertise sur le contenu et l'approche systémique, tandis que Richard Champion imaginait la mécanique de jeu.

Deux ans de travail plus tard, No Way, Bully! voyait le jour.

Aujourd'hui, nous avons voulu faire le point avec elle : ce qui a changé, ce qui résiste encore, et comment aider vraiment les enfants à s'en sortir.



Interview de Emmanuelle Piquet

Thérapeute systémicienne
Maître de conférences en psychologie
Fondatrice des centres A 180 degrés
Autrice de nombreux ouvrages sur le thème du harcèlement scolaire

Topla : Depuis plusieurs années, la lutte contre le harcèlement est devenue une priorité : prévention, formation des équipes, programme pHARe... Pourtant, professionnels et familles restent parfois démunis face à certaines situations. Qu'est-ce qui, selon vous, nous échappe encore dans notre manière de lutter contre le harcèlement ?
E. Piquet :En matière de prévention, on est globalement plutôt bons, peut-être même trop bien. Aujourd'hui, des élèves de troisième à qui l'on propose une heure de vie de classe sur le harcèlement disent : "Arrêtez !" On ne peut plus intervenir en classe sur ce sujet. C'est révélateur. Cela dit, la recherche montre clairement que les établissements qui mènent une vraie politique de prévention obtiennent une réduction de 10 à 20 % du harcèlement par rapport à ceux qui n'en ont pas.
Là où l'on pêche vraiment, c'est sur la deuxième jambe, la résolution. On est resté sur des réponses très adultes, très morales, moralisatrices, qui ne tiennent pas compte de la spécificité des relations entre enfants et entre adolescents.
On peut voir le harcèlement comme une escalade complémentaire : d'un côté, un enfant de plus en plus en position haute, avec autour de lui une cour qui ricane, un enfant de plus en plus puissant, en emprise ; de l'autre, un enfant de plus en plus en position basse, recroquevillé, en souffrance.
Pour rétablir cet équilibre, l'institution a choisi de travailler avec l'enfant en position haute pour le faire redescendre. Le problème, c'est que cet enfant n'a aucune raison de vouloir descendre : en maintenant sa position, il se sécurise, et il y éprouve du plaisir. C'est un impensé institutionnel : on considère que tous les enfants devraient être gentils et moralement irréprochables, ce qui est pourtant très étrange.
Du coup, les méthodologies qui misent sur le fait de responsabiliser le harceleur et de provoquer son empathie envers l'enfant harcelé ont le plus grand mal à fonctionner.
C'est pour cette raison que, dans nos consultations, l'idée est plutôt de se demander comment aider l'enfant en position basse à remonter, à reprendre une position plus équilibrée dans la relation.
 

Topla : Certaines interventions d'adultes, pourtant faites avec les meilleures intentions, peuvent-elles parfois renforcer une situation de harcèlement ? Pouvez-vous nous donner un exemple concret et nous expliquer pourquoi ?
E. Piquet : Le meilleur exemple de cet enfer pavé de bonnes intentions, c'est sans doute le banc de l'amitié, cette invention mise en place dans un certain nombre d'écoles. L'intention est tout à fait positive : apporter un soutien, via un banc, à un enfant en détresse.
Mais je me demande à quel moment on s'est dit : on va installer un banc et dire aux enfants, si personne ne t'aime, si tu n'as pas d'amis, si personne ne veut jouer avec toi, assieds-toi sur ce banc et ainsi tu te feras des amis. Le dispositif a été inventé par une enfant de quatre ans, ce qui est tout à fait charmant, mais qu'il ait ensuite été validé et protocolisé comme outil de lutte contre le harcèlement, j'avoue que je ne comprends pas.
Je pense sincèrement que les intentions sont bonnes. On est démuni, on est indigné, on a envie de faire du bien aux enfants, c'est pour ça qu'on le fait. Mais en réalité, c'est l'inverse de la bienveillance : on met sous les projecteurs précisément ce que l'enfant harcelé veut le plus dissimuler, c'est-à-dire son incapacité, à un moment donné, à être en relation avec les autres.
Si on reprend l'escalade complémentaire, demander à cet enfant d'aller sur ce banc le rend encore plus vulnérable et rend de facto les harceleurs encore plus puissants. On vient alimenter ce qui pose problème d'un point de vue interactionnel.
 

Topla : L'approche à 180° issue de l'école de Palo Alto est souvent déroutante lorsqu'on la découvre. En quoi change-t-elle concrètement la manière d'aider un enfant harcelé ? Pouvez-vous nous donner un exemple ?
E. Piquet : Cette approche est profondément déroutante. Ce qu'on fait, c'est regarder ce que les gens mettent en place pour résoudre le problème et qui visiblement ne fonctionne pas, puisque sinon ils ne seraient pas en face de nous. Et on va les aider à faire exactement l'inverse. Ce principe a été mis en avant par l'école de Palo Alto dans les années 1950 aux États-Unis : souvent, le problème, c'est la solution. Autrement dit, ce qu'on met en œuvre pour résoudre un problème ne le résout pas, mais l'alimente, voire l'aggrave. C'est particulièrement vrai pour les problèmes enkystés, pas pour les difficultés ponctuelles.
En matière de harcèlement, c'est très clair. On regarde ce que font les enfants, les adolescents et aussi les adultes de la communauté éducative pour tenter de résoudre le problème et qui visiblement ne le résout pas, voire l'aggrave. Et on demande de faire l'inverse.
Globalement, les enfants essaient de passer sous le radar des harceleurs, de les éviter le plus possible, de se recroqueviller pour exister le moins possible. Ça envoie au harceleur le message qu'il a gagné, donc ça ne fonctionne pas. Face à un enfant qui a tendance à se recroqueviller, on va l'aider à se redresser et à se déployer, à 180 degrés.
Autre exemple : les enfants vont se plaindre aux adultes pour qu'ils interviennent, en toute logique, puisque c'est ce que la société leur répète sans cesse : "parle à un adulte !". Mais dans un certain nombre de cas, cela n'a pas l'effet escompté, parce que les autres élèves ne pardonnent pas qu'un adulte soit intervenu. Cet adulte, en intervenant, aggrave au fond cette escalade complémentaire : il envoie le message implicite aux enfants harcelés qu'ils sont nuls en compétences socialeset aux enfants harceleurs qu'ils sont de vrais caïds puisqu'un adulte est obligé d'intervenir.
C'est pour cela qu'on va plutôt demander à l'enfant de réfléchir, avec un adulte à ses côtés, à comment faire seul, plutôt que de faire intervenir l'adulte à sa place. On regarde ce que font les enfants et les parents : si ça fonctionne, il faut continuer, si ça ne fonctionne pas, on aide à faire exactement l'inverse.

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