Article: Raviver le goût de lire dès le plus jeune âge: interview de Carly Gledhill, auteure & Illustratrice jeunesse
Raviver le goût de lire dès le plus jeune âge: interview de Carly Gledhill, auteure & Illustratrice jeunesse
Il était une fois, à la tombée de la nuit, des histoires qui faisaient briller les yeux des tout-petits, déclenchaient des éclats de rire et, parfois, provoquaient quelques murmures de protestation avant le coucher. Mais aujourd’hui, en 2025, une enquête* menée par HarperCollins UK, un important éditeur britannique, révèle que moins de la moitié des 0 à 4 ans (41 %) se font lire des histoires régulièrement, contre 64 % en 2012. La baisse est particulièrement marquée chez les garçons : seuls 29 % d’entre eux, âgés de 0 à 2 ans, bénéficient d’une lecture quotidienne, contre 44 % des filles du même âge.Ces chiffres soulignent l’urgence de raviver la magie de la lecture à voix haute dès le plus jeune âge.
Pour y remédier, le gouvernement britannique a déclaré 2026 « Année nationale de la lecture », une initiative visant à ranimer l’amour des livres en encourageant les familles à lire ensemble plus souvent et en promouvant des moments de lecture partagée à la maison, à l’école et dans les bibliothèques. Des initiatives similaires existent ailleurs dans le monde : en France, Ma Première Bibliothèque offre aux enfants issus de milieux défavorisés leurs propres livres pour stimuler l’amour de la lecture dès le plus jeune âge, tandis qu’en Finlande, chaque nouveau-né reçoit un sac de livres dans le cadre d’un programme national de lecture à voix haute, permettant aux parents d’introduire les histoires dès la naissance et de cultiver des habitudes de lecture durables.Le rôle des auteurs et illustrateurs capables de captiver les jeunes lecteurs n’a jamais été aussi crucial.
Lire comme jouer sont fondamentaux pour le développement des enfants. La Convention Internationale des droits de l'enfant adoptée par les Nations Unies a inscrit le droit aux loisirs, au sport, à la culture et au jeu comme indispensable. Jouer, lire participent au développement de l'imagination et de la créativité et les illustrations font pleinement partie de ce processus.
Carly Gledhill, auteure et illustratrice de livres pour enfants basée à Manchester, dans le nord de l’Angleterre, crée des univers colorés et ludiques, capables de transporter les plus petits au cœur de l’histoire dès la première page.
Dans cette interview, elle partage avec nous son processus créatif, explique l’importance de nourrir l’imagination des tout-petits et souligne pourquoi la lecture à voix haute reste un élément essentiel du développement précoce.
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Comment avez-vous commencé dans l’illustration de livres pour enfants?
Tout au long de ma carrière, j’ai toujours créé des produits pensés pour les enfants. J’ai passé plusieurs années à travailler comme créatrice de vêtements, prenant plaisir à imaginer motifs et illustrations. Ce que j’aimais par-dessus tout, c’était inventer des personnages et leurs histoires, ce qui m’a naturellement conduite à poursuivre un master en illustration de livres pour enfants.
Il m’a ensuite fallu plusieurs années pour trouver le courage d’écrire et d’illustrer ma propre histoire, puis de la soumettre à mon agent. Mais cette patience a été récompensée : depuis, mon emploi du temps n’a jamais été aussi chargé !
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Parlons de votre processus créatif : avez‑vous généralement des personnages en tête dès le départ et construisez‑vous l’histoire autour d’eux, ou l’histoire vient‑elle d’abord et les personnages se développent‑ils au fil du temps ?
En général, j’ai un personnage en tête autour duquel je construis l’histoire, car cela définit ce qu’il peut faire, comme écrire ou même s’envoler ! Je le dessine toujours avant de m’immerger pleinement dans le récit, afin de mieux saisir sa personnalité. Cela facilite ensuite la création de l’univers et de la narration qui l’accompagne.
Pour mon dernier livre, j’ai cependant fait une exception : j’avais imaginé trois personnages improbables - un crayon, une cacahuète et un pot de confiture - pour un autre projet. Je les aimais tellement que j’ai eu envie d’écrire une histoire pour eux. Ce fut une manière de travailler plus difficile, car je ne savais pas où cela me mènerait. Mais c’est ainsi qu’est né “Pencil’s Best Story Ever”, un livre dans lequel Crayon écrit une histoire et fait participer Cacahuète et Confiture pour l’aider à la jouer, entraînant toutes sortes d’aventures et de chaos.
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Comment abordez‑vous l’illustration des émotions pour que les très jeunes enfants puissent s’y identifier ?
J’essaie de rendre mes personnages aussi mignons que possible, afin que le lecteur se sente immédiatement en empathie avec eux. Leur donner une grosse tête et un petit corps aide beaucoup à créer cet effet.
Les sourcils sont souvent un moyen facile d’exprimer une émotion, mais je ne les dessine pas souvent sur mes personnages : les animaux avec des sourcils peuvent paraître un peu étranges ! Je m’appuie donc sur d’autres indices : la posture du personnage, la direction de son regard, une oreille tombante ou une bouche triste. Tous ces petits détails permettent de transmettre les émotions de manière compréhensible et accessible pour les très jeunes enfants.
J’accorde également beaucoup d’importance au contexte et à l’environnement du personnage. La façon dont il interagit avec les objets ou les autres personnages, ainsi que la mise en scène des scènes, renforce l’expression des sentiments et aide les enfants à comprendre ce que ressent le personnage.
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Avez-vous un projet ou un personnage préféré que vous avez créé, et qu’est-ce qui le rend particulièrement spécial pour vous ?
C’est une question difficile, mais je dirais que mes projets préférés sont probablement les livres “Dot” que j’ai illustrés pour Camilla Reid et mon dernier ouvrage, “Pencil’s Best Story Ever”.
J’ai pris énormément de plaisir à illustrer les livres “Dot”, qui suivent le personnage éponyme, un animal mignon et coloré, à travers un jeu de cache-cache ludique. J’ai eu l’honneur d’être sollicitée par Camilla, auteure britannique renommée dont les livres se sont vendus à plus de 40 millions d’exemplaires dans le monde.
Ces livres sont très visuels, et les jeunes lecteurs adorent manipuler les curseurs. Voir leurs réactions est toujours un moment magique.
“Pencil’s Best Story Ever” a une signification particulière pour moi, car à l’époque j’avais du mal à écrire. J’avais perdu confiance et je ne savais pas si je devais me limiter à l’illustration et laisser l’écriture à quelqu’un d’autre.
Au lieu d’abandonner, j’ai décidé d’écrire un livre juste pour moi : quelque chose de complètement drôle et absurde, en profitant simplement du processus créatif. Heureusement, lorsque je l’ai envoyé à mon agent, elle l’a trouvé drôle et l’a soumis à un nouvel éditeur, Post Wave. Ils ont contribué à rendre l’histoire encore plus drôle, cohérente et déjantée, et je suis vraiment fière du résultat final.
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La lecture à voix haute pour les jeunes enfants semble en déclin. Pourquoi pensez-vous qu’elle est si importante et comment encourager les parents à en faire une habitude régulière ?
Je ne pense pas qu’il existe une meilleure façon d’initier un enfant au monde que de lire avec lui. Lire à un enfant ouvre non seulement un univers verbal, mais aussi un univers visuel, tout en offrant l’occasion de poser des questions et de découvrir par soi-même.
C’est également une expérience partagée formidable, dont beaucoup d’entre nous gardent de précieux souvenirs de leur propre enfance.
Nous traversons une période particulièrement riche pour l’édition jeunesse : il existe aujourd’hui plus que jamais de livres variés, pertinents, beaux et stimulants. Il y en a vraiment pour tous les goûts. Et si vous vous sentez un peu perdu, n’hésitez pas à demander conseil à un bibliothécaire ou à un libraire : ce sont des passionnés qui sauront vous guider vers le livre parfait.
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Vos livres célèbrent souvent la créativité et l’imagination. Comment espérez-vous que vos histoires incitent les enfants à explorer leurs propres récits ou idées créatives ?
De toutes les manières possibles ! Quand je rencontre des enfants, je leur demande toujours qui aime dessiner ou écrire - et la plupart répondent oui, ce qui est merveilleux. Je pense que le véritable défi est de garder cette créativité de l’enfance à l’âge adulte, car trop souvent, elle s’éteint avec le temps.
J’aime dire aux enfants que mon travail est vraiment amusant et passionnant, que je suis simplement une grande enfant qui adore ce qu’elle fait, et qu’eux aussi pourraient le faire - pourquoi pas ?
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Enfin, si vous pouviez illustrer un classique, un mythe ou un conte (ancien ou récent), lequel choisiriez‑vous et pourquoi ?
J’ai déjà eu la chance d’illustrer certaines œuvres classiques, comme “Alice au pays des merveilles” ou “Le Magicien d’Oz”. Mais j’aimerais beaucoup réaliser une nouvelle version de Noddy d’Enid Blyton, personnage emblématique de la littérature jeunesse britannique : un petit garçon en bois vivant à Toy Town, dont les aventures légères et pleines d’humour explorent l’amitié et la vie en communauté. C’était mon préféré quand j’étais enfant, il occupe donc une place toute particulière dans mon cœur. Les histoires originales ont bien besoin d’une mise à jour, notamment pour certains personnages, mais les thèmes de l’amitié, de l’amusement et des personnages fantaisistes vivant à Toy Town seraient merveilleux à réinventer pour un public moderne.
*Enquête Harpers Collins UK Avril 2025 https://corporate.harpercollins.co.uk/press-releases/new-research-reveals-that-parents-are-losing-the-love-of-reading-aloud/





